20.06.2008

"Le mal est la quintessence de la prédation"

9782226186430[1].jpgDans son dernier roman, l’écrivain français brosse un portrait inquiétant du genre humain. Thriller haletant, « La théorie Gaïa » nous emmène sur les traces des excès de notre espèce. Interview.

Un thriller haletant au parfum écolo

Trois chercheurs sont engagés par une commission européenne pour superviser une enquête sur l’allocation de fonds douteux destiné à un mystérieux projet scientifique. Peter DeVonk, généticien, ainsi que son beau-frère Ben sont envoyés dans un laboratoire coupé du reste du monde, au pied des Pyrénées. Emma, l’épouse de Peter, paléoanthropologue, doit se rendre sur une île isolée, en Polynésie française. Très vite, la météo fait des siennes et l’histoire se transforme en deux huis clos étouffants. Les héros se retrouvent confrontés à des personnages inquiétants: savants fous, psychopathes évoluant en liberté, agents secrets décidés à effacer les erreurs de leurs commanditaires.

Une théorie sous-tend la trame du récit : «l’hypothèse Gaïa», développée par des scientifiques au cours des années 1980. Il s’agit de concevoir notre planète comme un organisme vivant, sinon véritablement conscient, en tout cas doté de capacités qui lui permettent de subsister. L’humanité, qui met en jeu la survie de la planète, est perçue comme vouée à disparaître. Chattam fait résonner cette idée sur un fond de catastrophe écologique, sociale et économique: l’homme a développé ses instincts de prédation à un point tel que la terre doit l’éliminer. Bien sûr, cette perspective est romanesque, il n’empêche: cela donne à l’auteur l’occasion de se livrer à une critique en règle de notre société de consommation. «La théorie Gaïa » clôt une trilogie dont les ouvrages peuvent se lire séparément.

Au final, on se retrouve face à un thriller très rythmé et bien ficelé qui flirte avec les problèmes politiques et les questions écologiques de note époque. L’utilisation d’un fond d’idées scientifiques et philosophiques produit un vernis de réalité angoissant : des thèmes et une ambiance dont j'ai pu parler avec l'auteur lors de son passage au salon du livre.

Dans «La théorie Gaïa», vous avez décidé d’évoquer les dérives de notre société à travers une hypothèse scientifique. Pourquoi avoir choisi ce thème?

Avec ce livre, il s’agissait de boucler ma réflexion sur l’homme. Je voulais aborder le côté biologique. Lorsque je me suis attelé à «La théorie Gaïa», j’ai amassé de la documentation, j’ai beaucoup lu, et j’ai rencontré quelques scientifiques spécialisés dans l’espèce humaine et son évolution. J’ai compulsé des hypothèses qui s’inscrivaient dans ma propre déduction de l’homme et du mal. C’est une démarche un peu journalistique qui me sort de mon bureau, sinon je prends la poussière. J’en suis venu à une conclusion personnelle: le mal n’est rien d’autre que la quintessence de la prédation. Il est dénué de toute forme de conscience et de pitié.

Vous semblez en effet poursuivi par la question du mal…

C’est un problème qui me taraude depuis que j’écris. Même en excluant les éléments plutôt spirituels et religieux, on peut postuler l’existence du mal. Je m’interroge sur sa forme, sa provenance et sa fonction. Prenons les tueurs en série: je me suis rendu compte qu’à l’exception des rares psychotiques, ils ne sont pas fous, cliniquement parlant. Ils savent ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Comment un individu peut-il en arriver à se construire dans la destruction et dans la douleur de l’autre? «La théorie Gaïa» est en quelque sorte la conclusion de cette réflexion.

Certains de vos personnages tiennent des propos très critiques envers la société de consommation. Y souscrivez-vous personnellement?

J’y souscris dans la mesure où ce discours est présent dans mes romans. C’est bien une part de moi qui s’exprime. En même temps, je suis aussi un grand consommateur: j’achète tout ce qui sort en DVD, j’en ai des milliers. Je ne blâme pas le consommateur en tant que tel. En revanche, je pose la question à la société: est-ce que dans cette frénésie de consommation, il n’y a pas des limites à s’imposer? C’est un peu la conclusion de «La Théorie Gaïa»: il ne faut pas aller trop loin. Le marketing devient une manipulation perverse qui s’adresse à des gens toujours plus jeunes, jusqu’à atteindre des nourrissons: les Télétubbies en est l’exemple le plus navrant. Il faut que notre société s’impose des barrières éthiques, car nous risquons de perdre une part de nous-mêmes qui est extrêmement importante.

Mais n’y a-t-il pas une contradiction entre votre critique de la société et vos livres, qui sont eux aussi des produits de consommation?

En tant qu’individus, nous sommes tous confrontés à ce genre de problème. Le premier dénonciateur de consommation va consommer pour son propre plaisir des produits dont il pourrait se passer, ce qui engendre un sentiment de satisfaction immédiate. Se servir d’un roman pour parler de ce qui est important à mes yeux, je pense que c’est encore assez noble. A mon échelle, je n’ai pas le pouvoir de révolutionner le système, mais j’apprécie de trouver un écho auprès de mon public. Il y a des discussions qui s’installent avec mes lecteurs. On peut utiliser le système de l’intérieur pour dénoncer ses failles et ses abus.

Votre univers culturel et littéraire est très éclectique. Où puisez-vous la matière de vos romans ?

J’ai grandi dans les années 1980, avec une influence culturelle très anglo-saxonne et américaine. J’ai commencé à lire des auteurs comme Stephen King et J.R.R.Tolkien. J’ai grandi avec la télévision, les jeux vidéos et le cinéma. Indiana Jones et Star Wars ont bercé mon enfance. J’ai ensuite découvert des écrivains francophones qui avaient aussi cette culture de l’imaginaire: je pense notamment à Serge Brussolo (ndlr : auteur de nouvelles et de romans fantastiques) qui m’a marqué lors de mon adolescence.

Et votre style percutant, d’où vient-il?

Au niveau de l’écriture, je suis davantage influencé par la culture audiovisuelle que par la littérature. Le rythme de lecture passe pour moi par une cadence d’images. Les retours à la ligne réguliers, c’est un peu une façon personnelle de faire du «24 images secondes». J’essaie de donner à mes textes un côté rythmé sans être frénétique.

Que nous réservez-vous pour la suite?

Je suis actuellement en train d’écrire le deuxième tome d’une série fantastique, intitulée «Autremonde». Le premier volume paraîtra cet automne. Cet été, je repars à New York afin d’y faire des repérages pour un prochain thriller, qui sera publié l’année prochaine. Ensuite, je bouclerai le troisième tome d’ «Autremonde». En 2009, j’écrirai également un livre qui se passera à Paris à la fin du XIXe siècle. Tout un programme!

 

Références : Maxime Chattam, La théorie Gaïa, Paris : Albin Michel, 2008.

 

(interview initialement parue dans le Matin Dimanchedu 11 mai 2008)