14.11.2007

Le Grand Bourbier

William T. Vollmann
Central Europe
Actes Sud



"Central Europe" nous emmène dans un continent en proie aux horreurs de la guerre et des totalitarismes. Dès les premières lignes, l’écriture s’avère flottante et hermétique. Les figures allégoriques de Hitler et Staline planent au-dessus du récit. Courage ! Le lecteur persévérant sera récompensé : au final, on découvre un roman aux récits enchevêtrés formant une sorte de gigantesque toile patiemment tissée par Vollmann. Artistes, militaires, passionnés et torturés, les personnages qui défilent au cours des pages forme un chœur polyphonique étrange qui dresse un portrait halluciné d’une Europe en pleine déliquescence

Roman historique ? Peut-être. L’Europe des dictatures est passée à la loupe sous l’œil de quelques individus. Mais c’est aussi un roman merveilleux dans un monde désenchanté. L’auteur ressemble à un chef d’orchestre menant un groupe de percussionnistes sur une partition lyrique mais surprise, le résultat est des plus harmonieux. Tour à tour homérique ou intimiste, le récit enveloppe le lecteur et l’accompagne tout au long d’une ballade hallucinante.


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12.11.2007

Les tables tournent

Eva-Marie Effner
Chambre noire
Rivages / thriller


Dans la cité de Londres en ce début de 20e siècle, les théosophes, spirites et membres de club ésotériques se croisent avec les marins, ouvriers, prostituées et chômeurs. Des hautes sphères aux bas-fond d’une mégapole encore farouchement victorienne, ce polar insolite nous emmène sur les traces d’un assistant photographe mêlé à une ténébreuse histoire de spiritisme d’un genre plutôt meurtrier. Les anonymes et les vedettes se succèdent au fil des pages. W.B. Yeats et George Bernard Shaw fréquentent assidûment une société théosophique dont la principale occupation semble être le divertissement d’une classe aisée et désoeuvrée. L’auteur prête à ses personnages d’intéressantes et érudites discussions sur la photographie et son utilisation. Pour certains elles feraient la synthèse du corps et de l’âme. Pour d’autre, il s’agit de fixer sur un support des éléments paranormaux ayant valeur de preuve indiscutable. Dans un style à la fois sombre direct, Eva-Marie Liffner nous livre un polar étrange et décalé. Valeur suprême qui devrait convaincre les indécis : ce livre vient de gagner le très prestigieux trophée du «meilleur roman policier suédois». A bon entendeur!

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10.10.2007

Du bon usage des maux

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Dérapages linguistiques contrôlés, raccourcis intellectuels travaillés, approximations historiques ressassées, manipulations statistiques avérées : la communication qu’emploient l’UDC et ses représentants nécessite une attention et une analyse qui me semblent absentes du débat public. Affiches, slogans, et interventions publiques devraient faire l’objet d’une observation plus rigoureuse qui puisse permettre de démonter les mécanismes de cette vaste machine populiste.

Cette attention nécessite bien plus que quelques observations outrées dans les médias locaux lorsque le parti conservateur entame une nouvelle campagne d’affichage ou une nouvelle vague de dérapages verbaux. L’analyse devrait porter sur le langage quotidien qu’utilise les représentants du parti pour s’adresser aux citoyens. A ce propos, deux éléments me reviennent en tête, tous deux relevés dans des articles paru dans Le Temps de ces derniers jours.

Ueli Leuenberger, député vert alors confronté à Christophe Blocher dans le cadre d’un débat public. se souvient des mots de son contradicteur : « je salue également mon ennemi ». Je cite de mémoire mais ce qui est important est l’utilisation du terme « ennemi ». Cet élément avait véritablement frappé Leuenberger. Le terme dénote d’un changement de perception des différents acteurs politiques entre eux. D’adversaires, ces derniers deviennent des ennemis. Les différences se creusent. Sans pouvoir me livrer à une véritable analyse linguistique, il me semble opportun de s’arrêter sur ce glissement sémantique. Le ténor de l’UDC considérerait-il ainsi les personnes s’opposant à ses idées non pas comme des adversaires auxquels il faut se frotter dans le cadre d’un débat politique dont les règles instituées sont connues de tous mais comme des ennemis, des personnes nuisibles dont il faut se débarrasser afin d’imposer sa propre vision des choses ? Le terme « ennemi » désigne une personne qui nous paraît nuisible, que l’on hait, à qui on cherche à nuire par tous les moyens. Le terme « adversaire » désigne aussi une personne contre laquelle on lutte mais il me semble que la différence se situe dans la nuance, la gradation à la fois émotionnelle et langagière qu’on veut bien considérer entre ses deux termes. Le fait d’utiliser le terme « ennemi » pour désigner ses contradicteurs politiques ne saurait être mis au crédit de l’utilisation du français par le tribun germanophone. Sa connaissance de la langue de Molière est bien plus poussée que l’allemand fédéral de la plupart des députés francophones. Les termes sont choisis, pesés et assumés.

Autre indicateur verbal, une petite phrase glissée dans un article paru hier sur le défilé avorté de l’UDC à Berne.Ueli Maurer, président du parti, s’inquiète de la perte des valeurs démocratiques qui sous-tendent notre pays et s’exprime en ces termes : « ce qui se passe montre à quel point nos valeurs de démocratie sont importantes. Et quiconque partage ces valeurs doit voter pour nous le 21 octobre ». A priori anodine, cette petite phrase en dit beaucoup plus long sur l’idéologie profondément conservatrice qui sous-tend le parti. L’UDC vit dans un univers étrange où seul un parti défend les valeurs démocratiques : l’UDC. Aucun autre parti de l’hémicycle fédéral n’oserait avancer une telle OPA sur la démocratie sans s’attirer les foudres de ses adversaires. Pourtant, quand de telles absurdités sortent de la bouche du président du parti conservateur, personne, à gauche comme à droite, ne semble relever la nuisance, l’absurdité et la violence des propos.

Le nez dans le guidon, concentrés sur l’horizon des prochaines élections, les élus, les journalistes et autres experts politiques ne semblent plus prêter attention aux dérapages toujours plus systématiques en provenance de l’UDC pour se concentrer sur une analyse factuelle des enjeux de pouvoirs actuels. Blocher sera-t-il réélu en décembre? La crise et les scandales profiteront-ils à l’UDC lors des élections d’octobre ? Une chose paraît certaine : le langage politique se fera toujours plus violent et démagogique s’il ne fait pas l’objet d’une attention et d’une analyse constante.

Une Culture accessible à tous ?

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La société a mal à sa culture. Souvent reléguée au second plan lors des ficelages budgétaires, elle passe régulièrement pour le parent pauvre de la politique. Les institutions qui la sous-tendent sont supectées de se couper du citoyen. Pour y remédier, de nouvelles formes de développement  s'esquissent. La nuit des musées est un outil de promotion qui fait preuve d'un certain écho médiatique, d'un succès assuré sur le terrain. L'ouverture gratuite des musées une fois par mois rencontre également des échos positifs. Le but avéré est de sortir la culture de son écrin élitiste, de la rendre populaire, accessible au commun. On applaudit. Pour l'instant.

 Certains politiciens souhaitent aller plus loin. Ainsi, Rebecca Ruiz, conseillère communale, vient de déposer un postulat demandant la gratuité des musées et de certaines salles de spectacle pour les jeunes. Cela se déclinerait sous la forme d'un passeport culturel donnant accès à des places gratuites aux jeunes dans différentes institutions culturelles que soutient la commune de Lausanne. On s'en doute, de nombreux responsables d'institutions voient d'un oeil plutôt critique ce genre de projet. L'argument classique de l'utilisateur-payeur est bien-sûr mis en avant par les personnes n'appréciant pas la démarche. Un refrain bien conu qui se fredonne sur le même air polémique quand on parle de gratuité pour les transports publics. L'essentiel du débat autour de la gratuité des institutions culturelles ne me semble pourtant pas là. Ce n'est pas le fait d'offrir un accès à la culture gratuite qui la rend plus accessible pour autant. Ouvrir les musées et les salles de spectacles aux jeunes ne résout pas le profond malaise culturel qui s'installe entre les nouvelles générations et les institutions culturelles. Si ces dernières sont toujours plus inaccessibles à certaines catégories de la population (jeunes, personnes issues de l'immigration ou de classes sociales défavorisées, ...), croire que la simple réduction du prix d'entrée suffira à gommer le malaise est une dangerreuse erreur.

Nous sommes inégaux face à la culture comme nous le sommes face à nos droits. Il est du devoir de l'Etat de fournir  des outils et des moyens qui puissent réduire ces écarts et ces inégalités. Cela ne se règle pas par un coup de baguette magique sous la forme d'un postulat au conseil communal demandant la gratuité de la culture. C'est d'une part la réduire à sa valeur marchande et d'autre part ne considérer que la surface immergée de l'iceberg : des ébauches de solutions seraient plutôt à formuler du côté de l'élaboration des programmes de formation. Pourquoi pas de l'Histoire de l'art et des Arts appliqués dès le début des cursus scolaires ? A priori provocatrice, cette proposition a le mérite de replacer les rapports problématiques que tissent les institutions culturelles et les citoyens au coeur du débat.

09.10.2007

Un mouton noir au sein de la rédaction

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Avec près de 2000 ans de morale chrétienne affiché au compteur, le dimanche matin a ses petits rituels auxquels on ne coupe pas. Certes notre petit monde s'est un peu sécularisé et le sermon n'a plus lieu dans nos églises mais dans les colonnes de nos journaux dominicaux. L'édito de Michel Danthe, rédacteur en chef du journal "Matin-Dimanche" vaut bien un prêche à la paroisse du coin.

Sa plume s'emploie à défendre l'utilisation de la figure du mouton noir lors de la dernière campagne publicitaire de l'UDC. Petit rappel des faits. Ce parti est l'auteur de nombreuses affiches provocatrices. La dernière en date met en scène un troupeau de moutons blancs expulsant de son groupe un congénère au noir pelage. L'éditorial défend becs et ongles la position de l'UDC : selon lui l’allusion au mouton noir est d’ordre allégorique. Pour appuyer ses dires, Michel met en avant le fait que le symbole du mouton noir a également été utilisé dans le cadre d'une campagne de sensibilisation du Centre Martin Luther King. Et le journaliste de fustiger la critique qui s'adresse à l'UDC : on ne s’attaquerait pas au vénérable parti sur le terrain des idées et ses propositions politiques ou ses campagnes d’affichages feraient l’objet d’une critique systématique au final injuste. Fin du sermon. Le fidèle finit son café et retourne à ses activités dominicales. Amen.

Sauf que...

L'éditorial s’appuie sur un article situé plus loin dans le journal qui prend, si on le lit attentivement, le contre-pied des théories fumeuses du garant de la morale dominicale. On y apprend, notamment par l'interview d'un Gilles Lugrin spécialisé en sémiologie à l'Université de Lausanne, que la campagne de l'UDC utilisant la symbolique du mouton noir va bien plus loin que celle du centre Martin Luther King. Si ce dernier a effectivement utilisé le grégaire animal pour faire passer ces informations, il ne s'agissait nullement d'identifier le ténébreux pelage à une certaine catégorie de la population. L'affiche de l'UDC en revanche joue complètement sur un glissement sémantique des plus odieux: le mouton noir fait directement allusion aux couleurs des peaux à discriminer : il désigne les personnes noires, les gens différents, souvent issus de l'immigration. On peut donc y lire que tout est affaire de contexte, contexte que ne semble pas vouloir prendre en compte le rédacteur de l’éditorial auquel l’article renvoie.

La question à cent sous à Michel Danthe maintenant : avez-vous lu l'article publié dans votre journal avant d'écrire votre édito ou avez-vous sciemment pris le contre-pied des arguments qu'il développait ? La réponse ne s'élève pas à mille francs et ne se trouve pas dans les pages de Hegel (pour reprendre le style poussif et pompier de l’artiste) mais s’esquisse à la lecture des éditos merdiques et mensongers du rédacteur du Matin Dimanche : on devine, à travers sa plume, une sensibilité conservatrice qui le pousse à prendre régulièrement position en faveur des positions et des dérapages de l’UDC. A suivre et à tondre de près !